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Mes bien chers clients,
Quelle drôle d'époque...! On aborde désormais de front le sujet des pratiques jusque-là injustement tolérées qui sont données pour responsables de la misère du monde, aujourd'hui on légifère sur la « moralisation du libéralisme financier », demain peut-être sur une initiative pour enfin protéger les biens communs (gestion des ressources, interdiction de s'approprier le vivant), ou abolir le travail des enfants (renseignez-vous à ce sujet sur le paradoxe de Mattel, premier employeur d'enfants au monde et pourtant premier fournisseur du Père Noël avec la fameuse poupée barbie...) ou même pour donner la priorité des crédits de la recherche à des fins thérapeutiques (car pour les rides de nos compagnes on en fait tellement plus que pour la recherche contre le sida ou l'autonomie alimentaire des pays du sud).
Je ne suis pas contre le progrès, mais je suis pour une innovation pleinement consciente de la portée de ses applications. Depuis quelques temps déjà, à mon humble niveau j'essaie de convaincre le maire de la petite commune où j'exerce mon métier de prendre un arrêté municipal contre les OGM, ce qui serait purement symbolique vu le peu de surface agricole utile dont dispose l'endroit. J'ai l'impression chaque fois de passer au mieux pour un doux rêveur, inconscient des enjeux politiques que ce genre de décisions peut impliquer, et au pire pour un terroriste à la solde du lobby écologiste (!). De fait, je n'ai jamais été là-dessus réellement pris au sérieux, tout au plus on m'adresse un sourire entendu ou un coup d'œil malicieux.
Cependant j'arrive à en distinguer la raison : la désinformation règne car elle protège les mêmes intérêts que les médias se décident enfin à pointer du doigt pour les risques inconsidérés et court-termistes qu'ils font prendre aux populations et aux écosystèmes. Tout ça tandis qu'à grands coups de greenwashing au marketing policé, les grandes enseignes s'achètent littéralement une conduite, et veulent faire croire à leurs clients qu'elles ont toujours pris des options sur l'écologie.
Une vaste prise de conscience collective que nos modes de vie sont à revoir en profondeur, que « consommer c'est cautionner », est en marche.
Évidemment, je n'y vois que des raisons supplémentaires de continuer à faire mon boulot selon les mêmes principes essentiels. Je persévèrerai donc à vous dire ce que je pense, quand bien même ça ne serait pas simplement l'objet d'un mailing commercial adressé à des gens à qui je voudrais vendre ma « marchandise ». Car au-delà de l'acte de consommer (du vin ou autre chose), il y a l'empreinte que chacun laisse derrière lui. En ce sens, l'époque que nous connaissons fera date, et soyons assurés que les générations futures étudieront ce qui se passe aujourd'hui comme nous autres l'avons fait au sujet de la Révolution ou des conflits mondiaux, pour tenter d'expliquer les changements fondamentaux des toutes prochaines années. Et chaque jour nous devenons davantage les acteurs de ces changements profonds.
Après cet exercice philosophique (!), passons maintenant à une actualité plus réjouissante, car les nouveautés de printemps sont fort nombreuses :
Domaine Pignier (Montaigu – 39) : Une des découvertes de ce début d'année dont je suis le plus fier, un domaine travaillé en biodynamie par Jean-Etienne Pignier. Ses vins illustrent parfaitement le bond qualitatif prodigieux accompli par le vignoble jurassien en à peine quelques années, avec des bulles à faire frémir les champenois (Crémant du Jura Brut 9,90€), ou encore des chardonnays magistraux de précision aromatique (Côtes du Jura blanc 2006 « Cellier de Lacuzon » 10,50€, Côtes du Jura blanc 2007 « A la Percenette » 17,00€).
Clos Ouvert / Mathieu de Genevraye et Sylvain Potin (Valleé du Maule - Chili) : D'abord c'est une bande de potos ambitieux avec « les pieds qui bougent tout le temps », ensuite c'est une rencontre avec un vignoble aux caractéristiques uniques, et enfin c'est la promesse solennelle d'en extraire les plus beaux jus possibles sans artifice et avec un grand respect. Le Clos Ouvert était né. Des vignes souvent centenaires plantées en franc de pied et en foule(!), des cépages rares (le pais), une culture au cheval, et des vinifications sans soufre, nous sommes bien là en présence de l'antithèse du vin du nouveau monde qu'on nous donne à boire en écoutant une salsa médiocre et en mangeant des tortillas en carton. Trois vins rouges éclatants de fruit et d'épices (Primavera 2008 – 13,00€ - sur une dominante de carignan, Otono 2007 – 13,50€ - qui laisse la part belle au carménère et Huasa 2008 – 15,00€ - en pur pais), avec une mention spéciale pour le Huasa à même de désarçonner bien des dégustateurs blasés. Le pais cité plus haut est un cépage apporté par les conquistadores au milieu du 16ème siècle au Chili, où il est désormais appelé « huasa » (« paysan » en patois local), le phylloxéra l'a fait ensuite disparaître de son Espagne natale si bien qu'il n'existe plus désormais qu'à l'endroit où le parasite n'a jamais pu l'atteindre, entre Océan Pacifique et Cordillère des Andes. Petite précision : les vendanges, là-bas, se déroulent en ce moment (hémisphère sud oblige), ce qui explique des 2008 déjà très « en place ».
Domaine Lise & Bertrand Jousset (Montlouis-sur-Loire - 37) : Les Jousset on les connaît, des adeptes d'un chenin tranchant et frais, profonds comme un gouffre. En secret, à partir du gamay qui leur sert d'ordinaire à élaborer leur rosé le P'tit Sans Gène et d'un peu de cabernet récemment acquis et pris en main, ils ont travaillé à la confection d'un rouge en macération carbonique (une méthode inconnue des vignerons du coin, mais qui a fait ses preuves dans le Beaujolais), suivant la piste de Sébastien Bobinet à Saumur (cf. la cuvée Greta Carbo). Seulement ils auraient bien aimé que le bébé soit emballé au printemps... 2008! Ne le voyant pas du même œil, le bien nommé « Y a Rien Qui Presse » 2007 – 13,00€ - a terminé ses fermentations fin 2008. Ma foi si vous voulez mon avis, ça valait le coup d'attendre, parce que celui-là taille des croupières à beaucoup de ses aînés tant il est fin, frais, racé et presqu'arrogant. Sur les fruits à noyau bien mûrs portés par une belle gnaque vivifiante, ils vous joue nonchalamment Vivaldi à la guimbarde, et on en redemande :-)
Domaine des 2 Ânes (Peyriac de Mer – 11) : Tout comme les vignerons sus-cités, Magali et Dominique Terrier font figures ici de « best sellers ». Le millésime 2007 permet aux Corbières rouge Premiers Pas (6,50€) de redevenir le vin de soif qu'il n'était plus en 2006, et le millésime 2008, disponible en Bib de 5 litres (24,00€), est une très belle surprise par la matière pleine et homogène qu'il offre d'emblée, avec un rien de très beaux tanins qui le distinguent notamment de son cousin en bouteille.
Domaine des Loges de la Folie / Valérye Mordelet et Jean-Daniel Kloecklé (Montlouis-sur-Loire – 37) : Voisins des Jousset, Valérye et Jean-Daniel ont en commun avec eux un premier millésime très difficile (2004), que leur installation tardive sur le domaine n'avait pas arrangé (les vignes appartenaient à un autre bio de l'appellation, mais qui avait disons « une autre vision des rendements »). Pas facile, dès lors qu'on s'est pris les pieds dans le tapis en arrivant avec des 2004 dilués et approximatifs, de s'imposer ensuite tant auprès de leurs pairs que des amateurs. Le couple a pourtant relevé brillamment le challenge, les vignes ont vite compris que le boss avait changé, et les vins ont gagné considérablement en précision et en profondeur. Pour preuve cette méthode traditionnelle Extra Brut (10,00€), destinée à un public fan de bulles non dosées, qui me rappelle simplement ce que j'aime le plus sur un Montlouis sec, mais avec des bulles!
Domaine de Très Cantous / Robert et Bernard Plageaoles (Cahuzac/Vère – 81) : Les frères Plageoles sont régulièrement cités en référence pour la qualité de leur production sur l'appellation Gaillac, mais ce que l'on connaît moins c'est le courage et même l'acharnement de Bernard à y perpétuer une tradition séculaire de grande diversité de cépages, contre les vents et marées de la réglementation européenne visant à standardiser, simplifier au maximum jusqu'à réduire certains vignobles à une expression caricaturale et formatée. Pour illustrer ces propos, rien de tel qu'un pétillant naturel de non pas une mais plusieurs variétés de mauzacs (rose, roux, vert, gris, jaune!), comme autant de symboles de la vraie richesse viticole gaillacoise. C'est croustillant, aérien, très « pomme granny », rarissime et complètement débridé (14,00€).
Domaine Mouthes Le Bihan / Catherine et Jean-Mary Le Bihan (St Jean de Duras - 47) : Encore un couple exerçant dans un vignoble délaissé, et vous allez finir par croire que je ne m'intéresse qu'à ça! Il est vrai qu'entre une appellation pompeuse où les vins se vendent souvent grâce à leur étiquette et un coin perdu où les gens se retroussent les manches, j'ai mon petit faible. Car Jean-Mary et Catherine se démènent pour redorer le blason de cette petite appellation nichée dans le Lot-et-Garonne aux côtés des Buzet et autres Côtes du Marmandais. La cuvée Vieillefont 2006 en AOC Côtes de Duras (11,20€) est un rouge palpitant et séveux, sur le cassis, la réglisse et le tabac blond, dont la fraîcheur joyeuse cache une matière fine et délicate. Une belle bouteille de printemps.
Domaine de Clairac / Déborah et Olivier Knowland (Cazouls les Béziers – 34) : Une autre paire de talents, dont beaucoup d'entre vous apprécient déjà les productions. On retrouvera avec bonheur Chipie sur le millésime 2006 (en Coteaux du Languedoc rouge, 12,50€), faisant cette fois-ci l'impasse sur l'alicante pour ne garder qu'un assemblage savant de syrah et grenache noir, mais gardant tout le soyeux qui a fait sa réputation, et on découvrira le pétulant Bois Sans Soif (Vin de Pays des Coteaux d'Ensérune 2006, 5,50€), joli rouge un brin canaille à déguster à l'apéritif pour sa gourmandise acidulée. Ce dernier vin est également disponible en Bib de 5 litres au prix de 24,00€.
Domaine Jaeger Defaix / Didier Defaix (Rully – 71) : Didier Defaix est propriétaire sur Chablis. Il s'est acoquiné, puis marié à Hélène Jaeger, l'héritière du domaine Niepce sur Rully, dont le grand-père œuvra jadis avec obstination à l'accession à l'AOC de ce petit vignoble de la Côte de Beaune dans les années 30 (mais également fille d'une célèbre photographe et du premier vainqueur de l'Everest). Les parcelles sont toutes classées en 1er Cru, et j'ai jeté mon dévolu sur le Rully 1er Cru blanc 2006 Cloux (22,90€) et le 1er Cru rouge 2007 Préaux (24,00€), à la tenue impeccable dans le registre des bourgognes de grande classe. Le premier est tout beurre, miel, poire, pêche et crème pâtissière, à la finale rafraîchissante, le second évoque le sous-bois, la mousse et la fraise garriguette, et ils ont pour point commun extrême élégance et absence totale d'austérité.
Domaine Raymond Boulard / Francis Boulard (La Neuville aux Larris – 51) : Francis Boulard est un sacré bonhomme. Vinificateur de grand talent, il fait partie des rares champenois à appliquer à la vigne la rigueur employée au chais. Ce Champagne blanc Réserve Brut Nature (26,00€), non dosé, est un concentré de précision aromatique, une bulle racée tirée au cordeau, le tout sur un panier de nèfles, pommes, poires et reines claudes ultra mûres.
Château Beynat / Alaint Tourenne (St Magne de Castillon – 33) : Les Côtes de Castillon, ne me demandez pas pourquoi, tout le monde croit que ça vient du Gard (oh je les vois d'avance ceux qui vont s'empresser de me répondre fièrement qu'ils n'ont pas attendu de me lire pour savoir, eux). N'empêche, pour les autres je dirai qu'il s'agit en réalité de l'appellation bordelaise la plus orientale, petit trait d'union entre St Emilion / Pomerol et le bergeracois à peine plus loin en bordure de Dordogne. En conversion bio suite à un changement de propriétaire, le domaine ne tombe pas dans le panneau des stéréotypes bordelais éculés, et que ce soit le rouge 2006 « classique » (8,00€) comme la cuvée Léonard 2006 (11,00€), plus médocaine dans l'esprit (entendez par là plus charpentée, tendue et légèrement boisée), les vins sont parfaitement classiques sans être rébarbatif pour autant. Plus coquin, le rosé Pink Love 2008 prétend à la fonction apéritive.
Domaine des Coteaux d'Engraviès / Philippe Babin (Vira – 09) : De retour après quelques semaines d'absence, les vins de Pays d'Ariège de Philippe Babin sont toujours aussi exaltants. Là où il est encore en phase de tractation auprès d'une administration digne d'un film des Monty Python's pour réhabiliter de vieux cépages typiquement locaux mais disparus depuis le phylloxéra, il s'attache entre deux bras de fer à y produire de prodigieux assemblages sur la base de raisins mieux identifiés : merlot et cabernet sauvignon pour le Fount Cassat 2005 (10,00€), la même chose allongée de syrah pour le Roc des Maillols 2006 (11,00€). Paradoxalement, c'est le premier qui est un roc, puissant et « grand seigneur », tandis que le second se montre plus caressant et marqué par de belles effluves de violette. Dans les deux cas c'est tout un roman, et ne vous fiez pas à la couverture...
Côté whiskies :
Glentauchers 9 ans Douglas Laing (52,00€) : Une distillerie injustement méconnue qui d'ordinaire réserve une grosse partie de sa production au blend Black & White, et qui parfois consent à laisser filer quelques barriques entre les mains d'embouteilleurs indépendants ambitieux. Comme l'est très certainement Douglas Laing. Pas de coloration, de filtration à froid, et un degré ramené à 50°, connu des amateurs de malts comme étant le sacrosaint « golden strength » (le degré idéal), tout ça tiré à 373 exemplaires en tout et pour tout (single cask). Un nez vanillé, sur l'orge et le chêne, une bouche toastée et sirupeuse sur la marmelade d'orange, et une finale douce, boisée et un rien moka. Un speyside parfait à l'apéritif.
Nikka New Malt Club (32,00€) : Un petit nouveau de chez Nikka, excellent distillateur de whisky japonais, le pure malt New Malt Club (la réglementation les appelle désormais « vatted malts ») qui résulte d'un assemblage de malts issus de deux types d'alambics, le coffey still (alambic à colonne) et le traditionnel pot still (alambic à repasse type charentais). Marqué par la vanille, les agrumes, les fruits exotiques (ananas) et les épices (girofle, poivre noir), cette nouvelle cuvée possède une bouche typique de la tradition nipponne, nette et ferme tout en demeurant onctueuse. Très belle finale sur les fruits secs et de nouveau les agrumes. Un autre malt très apéritif.
J'en profite pour vous signaler le retour de l'ODNI (Objet Distillé Non Identifié) « Orangerie » et Asyla (Compass Box) de chez John Glaser, des valeurs sures du speyside Monkey Shoulder et Glenrothes Select Reserve, de l'impétueux Nikka From The Barrel et du suave gallois Penderyn Madeira Finish.
Côté épicerie fine, j'ai récemment fait la rencontre heureuse de Jérôme et Patricia Andrillat, des amateurs de vin qui ont fait le pari du premier vinaigre angevin réalisé à partir des accidents de vinification de leurs copains vignerons naturels (René Mosse, Patrick Desplats...). En résulte une gamme de 3 très beaux flacons pour les amoureux de cuisine. Vous pouvez les consulter d'ores et déjà sur le site dans la rubrique consacrée aux vinaigre justement.
Sachez également que le prochain rendez-vous des Vendredis de Bacchus est fixé au 10 avril, que nous y parlerons de la thématique Vin et Santé au travers d'un quiz, et qu'il vous faudra pour y participer débourser la modique somme de 10€ et réserver votre place soit en répondant à cet e-mail soit en me passant un coup de fil au 02 47 26 55 83.
Et pour terminer, juste une petite info ultra secrète : réservez d'ores et déjà votre dimanche 7 juin, car Montbazon sera le lieu d'une manifestation sans précédent où le verre à dégustation sera le meilleur des équipements. Je vous en dirai davantage très bientôt.
Au plaisir de vous (rece)voir!
Laurent, caviste à géométrie variable